Avant la guerre civile, l'état d'urgence et les pleins pouvoirs à Sarkozy, on peut même y voir une douce métaphore sur la résistance (comme action discrète, marginale, poétique).
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La chronique du filmLa chronique de la BOFLe long et passionnant entretien avec Serge Bozon
Bozon, qui raconte dans les notes de pochette de la BO (copier-coller, il manque toutes les italiques) :
Les chansons de La France ou l’enfouissement
Les chansons de La France sont une tentative de synthèse de la pop-sike anglaise (nerveuse, acide, rapide, comptine victorienne pervertie par l’arrogance) et de la sunshine pop californienne (solaire, éthérée, lente, horizontale, angélisme vocal alangui par la drogue), mais une synthèse enfouie, car les instruments et les conditions d’enregistrement n’ont rien à voir avec le matériel électrique en jeu (dans les deux genres cités) : ni basse, ni guitare, ni batterie, ni orgue... Les acteurs ont joué en direct et dans la nature, comme les poilus de 1917, sur des instruments acoustiques de fortune fabriqués, comme en 1917, à partir de matériaux de récupération (seau à charbon, boîte de conserve de cornichons) : guitare « charbonnière », « cornichophone » , violon carré , épinette des Vosges, etc.
Le plus grand groupe de sunshine pop, tout le monde le connaît : les Beach Boys. Mais qui trône au sommet de la pop-sike ? John Pantry, selon moi. Mais qui est John Pantry ?
Dans les années quatre-vingt-dix, j’achetais compulsivement tous les volumes des compilations de psyché sixties anglais comme les Rubble (Bam-Caruso), British Psychedelic Trip (See for Miles), Psychedelia (Tiny Alice), Syde Trips (Tenth Planet), Fading Yellow (Flower Machine Records), Circus Days (Strange Things are Happening), Incredible Sound Show Story (Dig the Fuzz)… Peu à peu, en lisant leurs notes de pochette, je m’aperçus qu’on soupçonnait un même homme de se cacher derrière les chansons mythiques de groupes « obscurissimes » comme The Factory, Norman Conquest, Peter and the Wolves, The Kinsmen, The Bunch, The Actress, etc. : John Pantry. Mais ce soupçon restait hautement hypothétique. Il y a des hommes dont la légende est « de l’étoffe dont sont faits les rêves ».
Quand Byron Coley a le premier soupçonné que les Homosexuals se cachaient derrière de nombreux disques merveilleux de post-punk DIY anglais, la raison qu’il a invoquée était la bonne : la volonté underground d’essaimer sans trace. Ici, rien de tel, comme je l’appris lorsque sortit enfin le seul et unique disque consacré à John Pantry, en 1999, chez Tenth Planet. Voici l’histoire de cet enfouissement involontaire dans un Londres mi-Charles Dickens mi-Tod Browning, telle que David Wells l’a patiemment reconstituée.
John Pantry, ingénieur du son des studios londoniens IBC ayant travaillé entre autres sur les trois premiers albums des Bee Gees, fut approché en 1967 par un entrepreneur famélique du bureau jouxtant les studios IBC, Eddie Tre-Vett, ex-batteur d’un groupe de jazz, ex-magicien comique et ex-architecte de tours, qui possédait depuis la fin des années cinquante sa propre agence de spectacles de cabaret et qui, comme tant d’autres, décida suite au British Beat Boom de devenir producteur de disques. Pourquoi a-t-il contacté John Pantry ? Pour des raisons économiques évidentes, espérant ainsi profiter des heures creuses du studio pour faire enregistrer gratuitement des chansons par quelqu’un dont il savait qu’il serait à la fois un technicien, un musicien et un compositeur (jouant et composant déjà pour le groupe obscur Sounds Around, dont je n’ai jamais réussi à écouter les deux 45 t.). Le premier résultat de leur association fut Little Girl Lost And Found, la quatrième chanson de ce disque, une reprise d’un morceau sunshine pop des Garden Club (disponible dans Fading Yellow, vol. 3). Tout l’écart séparant la pop-sike de la sunshine pop est déjà là : accélération du tempo, rythmique carrousel qui dynamise la chanson tout en épurant le jeu de batterie (en ternaire, comme souvent chez Pantry, cf. Red Chalk Hill, Smokey Wood), accentuation des ruptures qui décuple l’ouverture et l’envol du refrain, multiplication étagée des lignes de chœurs et excentricité de ces dernières (sans doute accélérées, comme on le faisait beaucoup à l’époque), voix plus incisive sinon cockney, morceau tournant sur lui-même, imaginaire Lewis Carrollien acidulé. Pourquoi John Pantry a-t-il ainsi transformé la chanson originale ? Contrairement à d’autres compositeurs mythiques et obscurs de l’époque, comme Bill Fay, je crois qu’il ne s’est jamais perçu comme un songwriter, tournant toujours autour des mêmes progressions mélodiques en tentant juste d’imiter l’écriture des Bee Gees (l’influence de morceaux comme Craise Finton Kirk Royal Academy of Arts est évidente) et de rattraper en marche le train du psychédélisme post-Revolver. A la manière de ces chansons tentant d’imiter sans y arriver le son et l’écriture Motown, qui constituent ce qu’on appelle la northern soul, il y a quelque chose de nu et de douloureux dans ce que John Pantry, en n’ayant pas réussi à rattraper ce train, légua quand même à la postérité.
L’enfouissement pendant trois décennies de son œuvre est une conséquence de la stratégie commerciale suivante de Tre-Vett : changer sans cesse de nom de groupe jusqu’à ce que l’un d’eux obtienne un succès, de sorte que cet heureux gagnant ne voie son passé entaché d’aucun échec. Evidemment, le succès ne vint jamais et les noms continuèrent à tourner pendant les deux années prolifiques de cette association dérisoire. De telles stratégies sont encore envisagées aujourd’hui. Un exemple : après l’échec de mon premier film, L’Amitié, un membre du Studio Action conseilla à Axelle Ropert (la scénariste) et à moi de changer de noms pour nos projets ultérieurs.
De nombreuses chansons proposées par John Pantry restèrent à l’état de démos, qui continuent à resurgir au fil des années (la dernière en date a été dénichée en 2006 et se trouve dans Fading Yellow, vol. 9). Celles qui furent enregistrées me semblent moins belles que ces démos. Pourquoi ? Concernant un tel genre strictement « de studio » (cf. Glasshouse Green, Splinter Red, apothéose du style pop-sike autour du suicide d’un jardinier, dont le texte anticipe tout l’imaginaire macabre de groupes comme les TV Personalities : Arthur the Gardener, etc.), entendre sans aucune orchestration ces chansons est une expérience révélatrice, car on se rend alors compte que, derrière l’imaginaire volontairement sur-anglais, sur-chargé et sur-circonscrit (la pop-sike n’a duré au fond qu’une année : 1967) se cachait sans le vouloir une émotivité nerveuse très pure. Je crois que la leçon vaut aussi pour le cinéma : au lieu de chercher directement à être universel, il vaut mieux rester au plus près de ce que l’on préfère, particularismes éphémères compris, car c’est la mise en scène qui décantera ensuite, « désorchestrant » l’esprit de chapelle pour mieux retrouver la ferveur nue des adeptes anonymes. Un exemple : certains des plus grands succès hollywoodiens furent signés par un réalisateur, Howard Hawks, dont les films ont pourtant quelque chose de profondément élitiste, mondain et désinvolte.
J’aime les cinéastes ambitieux, et même aux projets encyclopédiques, comme Eric Rohmer, qui hérite en cela de Balzac. Dans Mods, le garage était central ; dans Etoile violette, d’Axelle Ropert, le folk ; dans La France, la pop ; dans La Famille Wolberg, le prochain film d’Axelle Ropert (écrit avant le tournage de La France), la (northern) soul. L’idée est à chaque fois la même (mais rien n’est encore prévu pour le skiffle…) : traiter frontalement un genre musical donné en l’immergeant dans une fiction autonome, comme l’a réussi cette année Black Snake Moan, le beau film de Craig Brewer, pour le blues. Fiction autonome, cela veut entre autres dire fiction dont les personnages et les péripéties n’ont rien à voir avec les courants en jeu (pas plus de musiciens ou de managers que de scènes de concert ou de soirée) et fiction qui ne mobilise pas l’imagerie associée (pas plus de Lambretta dans Mods que de patchouli dans Etoile violette ou de costumes Carnaby Street dans La France). Encyclopédie strictement musicale, donc. Une question : comment expliquer que, relativement à des genres aussi différents que la soul, le rock et la pop, les deux meilleures années furent les mêmes, 1966 et 1967 ?
Les compositeurs et arrangeurs des chansons du film sont Fugu et Benjamin Esdraffo. Le premier vient plutôt de la sunshine pop, le second de la pop-sike, d’où le croisement attendu. J’ai rencontré Fugu en réalisant le clip de Here Today, le single de son second album. Benjamin Esdraffo est un ami depuis le lycée. Il est critique, cinéaste, pianiste de Barbara Carlotti, et aussi l’assistant de tous mes projets (La France non inclus).
Les chansons dans des films qui ne sont pas des comédies musicales, c’est risqué (car une partie du public ricanera d’office). S’inspirer des deux genres cités dans des scènes filmées en son direct avec des acteurs qui ne sont pas des chanteurs l’est aussi. Comme le croisement 1917/1967. Comme le choix de la franchise sentimentale dans les paroles de chansons qui tentent de relancer la piste romanesque initiale du film, forcément absente à partir du moment où Sylvie Testud rencontre la troupe (se faisant passer pour un homme, elle ne risque pas de parler de son amour perdu à ses nouveaux camarades). Comme le fait, quand on est un homme, de chanter des chansons d’amour du point de vue féminin (une tradition du folk primitif des années vingt). Ainsi de suite. En multipliant les risques, on est sûr de deux choses : échapper à l’académisme et, si ça passe, puisque ça passe ou ça casse, faire décoller les scènes.
Un des moyens d’intensifier le risque de l’élan que prend l’acteur lorsqu’il chante, et donc l’émotion du spectateur devant cet élan : le son direct. Au montage, lorsque je changeais de prise à l’image, je changeais donc aussi de prise au son, même si les musiciens du film ne jouent jamais exactement au même rythme. Au mixage, si un chanteur passe du champ au hors-champ ou s’éloigne dans le champ, le volume de sa voix fut baissé, et de même pour les instruments, d’où les changements de balance dans les chansons tirées directement du film qui, sans les images, peuvent déconcerter.
Une note technique : l’enregistrement des chansons comportait trois difficultés principales. La première concerne la nature de la musique, qui n’est pas faite pour être jouée en plein air sur des instruments acoustiques, et qui suppose un micro par instrument et par voix. En effet, une des différences séparant la pop (éventuellement française) de la chanson française est l’importance des chœurs. Pour avoir de la marge au mixage, il fallait donc faire comme en studio, i.e. essayer d’enregistrer chaque source séparément. La deuxième difficulté complique la première : quel qu’en soit le nombre, les micros doivent être évidemment cachés, et la proximité des acteurs rend impossible d’avoir des pistes vraiment isolées. La guitare, par exemple, a tendance à « repisser » sur toutes les pistes, comme disent les techniciens. Et un micro caché dans un casque, cela n’enregistre pas un beau son. Enfin, la dernière difficulté concerne les musiciens, dont les instruments de récupération sont plus difficiles à jouer que des instruments classiques, et qui ne s’entendaient pas toujours (par exemple, dans la deuxième scène musicale, Guillaume Verdier s’éloigne en marchant de tous les autres, alors que c’est lui qui chante le lead). Pour toutes ces raisons, les ingénieurs du son musique (Laurent Gabiot et Maïkôl) ont décidé d’utiliser un système Pyramix avec 25 micros, dont 16 HF.
Eddie Tre-Vett a abandonné la musique depuis trois décennies et travaille maintenant dans l’industrie immobilière associée au secteur des loisirs. Le Daily Mail a parlé de lui en 1997 comme du « millionaire property tycoon Eddie Tre-Vett ». John Pantry est aujourd’hui pasteur dans son Essex natal et ne veut plus entendre parler de son passé pop. Chaque matin, ses concitoyens peuvent écouter son émission apologétique sur Premier Radio, intitulée Inspirational Breakfast.
Serge Bozon, octobre 2007
Du coup, redécouverte enchantée des compiles de pop-sike
Rubbles ici :
http://lost-in-tyme.blogspot.com/2007/09/va-rubble-series-vols-1-20.html
ou
A trip to Toytown là :
http://lost-in-tyme.blogspot.com/2007/10/va-trip-to-toytown-119-top-toytown.html
Les pochettes sont illustrées par des photos de Lewis Carroll, si je ne me trompe pas.